CHAPITRE 2 : LA CHUTE DU MAÎTRE

Le doute.
Ce n’était qu’une sensation fugace.
Une ombre minuscule traversant l’esprit de Grant Holloway.
Mais elle était là.
Et pour un homme qui avait passé des années à construire une image d’invincibilité, cela suffisait à l’irriter.
Autour du tatami, les élèves retenaient leur souffle.
Personne ne comprenait ce qui venait de changer.
Quelques secondes plus tôt, tout semblait évident.
Une adolescente contre un maître d’arts martiaux.
Le résultat paraissait écrit d’avance.
Pourtant...
Quelque chose dans l’attitude de June avait transformé l’atmosphère.
Elle ne semblait pas effrayée.
Elle ne semblait même pas nerveuse.
Elle observait simplement Grant.
Calmement.
Comme si elle attendait.
Comme si elle savait déjà ce qui allait se passer.
Grant serra les mâchoires.
— Tu joues à quoi ?
Aucune réponse.
— Tu crois vraiment pouvoir me tenir tête ?
Toujours rien.
Cette absence de réaction était pire qu’une insulte.
Grant avait l’habitude des adversaires qui parlaient.
Qui provoquaient.
Qui essayaient d’impressionner.
Mais June ne faisait rien de tout cela.
Elle restait immobile.
Silencieuse.
Et cette tranquillité commençait à lui donner l’impression d’être observé par quelqu’un de beaucoup plus dangereux qu’une simple adolescente.
— Très bien.
Sa voix claqua dans le dojo.
— Finissons-en.
Il attaqua.
Brutalement.
Sans retenue.
Sa jambe partit vers l’avant dans un coup direct destiné au ventre de June.
Un mouvement rapide.
Puissant.
Précis.
Plus d’un élève recula instinctivement.
Mais au moment de l’impact...
June n’était déjà plus là.
Son corps pivota légèrement.
À peine quelques centimètres.
Le coup traversa le vide.
Grant sentit son équilibre vaciller.
Pas beaucoup.
Juste assez pour comprendre qu’il venait de manquer sa cible.
Le silence devint encore plus profond.
Personne n’avait applaudi.
Personne n’avait crié.
Mais tout le monde l’avait vu.
Ce n’était pas de la chance.
June avait lu son attaque.
Grant pivota immédiatement.
Son poing partit comme un éclair.
Puis un second.
Puis un troisième.
Chaque frappe était plus rapide que la précédente.
Mais chaque fois...
June disparaissait du point d’impact.
Un mouvement du cou.
Une rotation des hanches.
Un déplacement presque invisible.
Elle économisait chaque geste.
Comme si son corps refusait toute énergie inutile.
Le visage de Grant commença à rougir.
— Arrête de fuir !
Pour la première fois, June parla.
Sa voix était calme.
Presque douce.
— Je ne fuis pas.
Grant s’immobilisa une seconde.
— Quoi ?
— Je t’observe.
Les élèves échangèrent des regards.
June continua.
— Tu annonces toutes tes attaques.
Le visage de Grant se crispa.
— N’importe quoi.
— Ton épaule droite monte avant ton direct.
— Tes yeux regardent toujours la cible une fraction de seconde avant d’attaquer.
— Et quand tu es en colère, tu transfères tout ton poids sur la jambe avant.
Chaque phrase tombait comme un marteau.
Parce qu’elle avait raison.
Et tout le monde le savait.
Même Grant.
Des années d’habitudes.
Des défauts invisibles pour la plupart des gens.
Mais pas pour quelqu’un qui savait où regarder.
Pour la première fois depuis longtemps, Grant sentit la peur s’approcher.
Pas la peur physique.
La peur de perdre son image.
La peur de voir son autorité se fissurer devant ses propres élèves.
Alors il fit ce que font souvent les hommes dominés par leur ego.
Il abandonna toute maîtrise.
Et laissa parler sa colère.
— ASSEZ !
Son cri résonna dans tout le dojo.
Puis il chargea.
Cette fois, il ne cherchait plus à enseigner.
Il ne cherchait plus à impressionner.
Il voulait écraser.
Humilier.
Punir.
Son énorme poing partit vers le visage de June avec une violence qui fit sursauter plusieurs élèves.
Naomi poussa un cri.
— JUNE !
Mais June ne recula pas.
Au contraire.
Elle avança.
Un seul pas.
Un mouvement si rapide que personne ne le comprit immédiatement.
Sa main gauche captura le poignet de Grant.
Pas avec force.
Avec précision.
Elle utilisa l’élan de son adversaire contre lui.
Le bras fut dévié.
Le torse de Grant s’ouvrit.
Son centre de gravité bascula.
Et soudain...
Le temps sembla ralentir.
June vit exactement ce que son grand-père lui avait appris à voir.
Une ouverture.
Une seule.
Une ouverture suffisante.
Walter lui avait toujours répété :
« Un combat ne se gagne pas avec la puissance. Il se gagne avec l’instant. »
Alors June saisit cet instant.
Sa main droite partit.
Pas un crochet.
Pas un direct.
Pas un coup spectaculaire.
Un mouvement court.
Compact.
Invisible.
Un coup précis au plexus solaire.
THUMP.
Le son fut sec.
Brutal.
Définitif.
Le corps de Grant se figea.
Ses yeux s’agrandirent.
L’air quitta brutalement ses poumons.
Il essaya d’inspirer.
Rien.
Son bras retomba.
Ses jambes tremblèrent.
Puis...
BOUM.
Ses genoux frappèrent le tatami.
Le maître du Dojo de la Grue Rouge venait de tomber à genoux devant tous ses élèves.
Personne ne bougea.
Personne ne parla.
On entendait seulement Grant lutter pour respirer.
Une minute plus tôt, il était le roi de cet endroit.
Maintenant...
Il ressemblait à un homme perdu.
June recula calmement.
Elle reprit sa posture.
Puis regarda les élèves.
— Quelqu’un d’autre veut une leçon ?
Le silence répondit à sa place.
Naomi courut vers sa fille.
— Mon Dieu...
Elle la serra dans ses bras.
Comme si elle craignait soudain de la perdre.
— June...
Sa voix tremblait.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
Pour la première fois depuis le début de l’affrontement, June sembla redevenir une enfant.
Ses épaules s’affaissèrent légèrement.
— Ce que grand-père m’a appris.
Owen s’approcha lentement.
Ses yeux ne quittaient pas June.
— Ce n’était pas du karaté.
— Non.
— Ni du taekwondo.
June secoua doucement la tête.
— Mon grand-père était soldat.
Un frisson parcourut la salle.
Personne ne posa d’autre question.
Parce qu’ils comprenaient désormais que Walter Carter n’était pas l’homme ordinaire qu’ils avaient imaginé.
Grant réussit finalement à reprendre son souffle.
Il se releva avec difficulté.
Le visage rouge.
Les yeux remplis de rage.
— C’était un coup sale !
Personne ne répondit.
— Ce n’est pas un art martial !
Toujours rien.
Puis Owen prit la parole.
Et ce fut le moment qui changea tout.
— Vous avez défié une enfant.
Grant tourna la tête.
— Quoi ?
— Elle a mis fin au combat.
Le jeune homme soutint son regard.
— Et ce qu’elle a montré ce soir était plus proche de l’esprit des arts martiaux que tout ce que vous nous avez enseigné ces dernières années.
Le silence devint glacial.
Grant venait de perdre quelque chose.
Quelque chose qu’il ne pourrait jamais récupérer.
Le respect.
Il le sentit.
Dans les regards.
Dans les visages.
Dans cette distance nouvelle qui venait de naître entre lui et ses élèves.
Alors il explosa.
— DEHORS !
Sa voix résonna contre les murs.
— Toutes les deux !
Il pointa Naomi du doigt.
— Tu es virée !
Puis June.
— Et si vous remettez les pieds ici, j’appellerai la police !
June le regarda.
Sans peur.
Sans colère.
— Vous ne le ferez pas.
— Pardon ?
— Parce que vous devrez expliquer pourquoi un homme adulte s’est battu contre une fille de treize ans devant une salle remplie de témoins.
Le visage de Grant blanchit.
Même lui comprit à cet instant qu’elle avait raison.
June ramassa son sac.
Naomi récupéra son seau.
Puis elles se dirigèrent vers la sortie.
Avant qu’elles ne franchissent la porte, Owen s’inclina profondément.
Un geste de respect authentique.
— Votre grand-père devait être un homme exceptionnel.
June sourit faiblement.
— Il l’était.
Puis elles partirent.
La porte se referma derrière elles.
Et le silence retomba.
Mais ce n’était plus le même silence.
Cette fois...
C’était celui d’un royaume qui venait de s’effondrer.
Grant resta seul au centre du tatami.
Entouré de trophées.
De diplômes.
De médailles.
De ceinture noires accrochées aux murs.
Pourtant il n’avait jamais paru aussi petit.
Un élève ramassa son sac.
Puis un autre.
Puis un autre.
Sans un mot.
Sans un regard.
Derek fut le premier à quitter le dojo.
Puis Ethan.
Puis Marcus.
Puis Sarah.
Les départs se succédèrent.
Lentement.
Inexorablement.
Comme une marée qui se retire.
Jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une seule personne.
Owen.
Grant le regarda.
— Toi aussi ?
Owen passa la sangle de son sac sur son épaule.
— Oui.
— Après tout ce que je t’ai appris ?
Le jeune homme s’arrêta devant la porte.
Puis répondit :
— Aujourd’hui, j’ai compris quelque chose.
Grant attendit.
— Vous nous avez appris comment nous battre.
Il regarda le tatami où June s’était tenue quelques minutes plus tôt.
— Mais cette fille nous a montré pourquoi il faut se battre.
Puis il partit.
Et pour la première fois depuis l’ouverture du Dojo de la Grue Rouge...
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Grant Holloway se retrouva complètement seul.
FIN DU CHAPITRE 2
